INTERVIEW DE JOHN SOLOMON
L’affaire DSK est-elle un exemple de mauvais journalisme?
L’une des grandes leçons de l’affaire DSK, au regard des preuves, est que les médias ont couvert l'affaire sans relâche sans respecter les faits. Cela montre comment une couverture médiatique 24/24 et 7/7 et du travail journalistique bâclé sur Internet peut emporter une affaire et mettre sous pression les procureurs et les avocats de la défense, les poussant à réagir d’une façon non conforme à leurs obligations vis à vis de la Cour. Je parle beaucoup dans le livre du tribunal de l’opinion publique qui en quelque sorte prend le pas sur le vrai tribunal au lieu de l’inverse. Pensez au premier week end, les fameux titres “Le Pervers” et “Le Perpetretor”. En gros, DSK a été condamné la seconde où la photo du perp walk (sortie du commissariat, menotté) a circulé dans les médias. Et ensuite, seulement 6 semaines plus tard, avec presque aucun changement dans les faits (les preuves ont plus ou moins été les mêmes jusqu’à la fin), c’était “la femme de chambre est une prostituée, c’est une menteuse, elle a inventé l’histoire, elle a peut-être fait partie d’un piège entraînant DSK dans cette histoire”. Ce renversement extravagant est l’une des raisons pour lesquelles, au moins aux États-Unis, les gens sont de plus en plus frustrés par les médias et disent: “Les reporters peuvent-ils prendre le temps de souffler avant d'écrire? Peuvent-ils coller aux faits et ne pas spéculer?”. Edgar J Epstein aussi, vers la fin de l'affaire, a émis des théories de complot extravagantes, sans avoir achevé son enquête. Je ne pense pas que sortir une info le premier en espérant qu’elle soit vraie soit le bon comportement pour les médias. Sortir une information le premier parce qu’on sait qu’elle est vraie, c’est cela la règle du métier. Nous devons tous repenser à l’impact de nos médias, et comment nous avons peut-être troublé le déroulement d'une affaire qui ne devrait pas être influencée ou sous la pression des médias. Même les avocats de la défense avaient une stratégie pour jouer avec les médias. Je ne pense pas que ce soit un accident si le week-end des premières révélations sur les problèmes de crédibilité de Nafi Diallo, inquiétant les procureurs, soit sorti l'article du New York Post (dont la source a été attribuée à la défense de DSK) la traitant de "prostituée d’hôtel". Problème: personne n’a jamais fourni la moindre preuve là-dessus. Écoutez, si un jour cela s’avère vrai, ce sera une histoire importante mais pour l'instant c'est de la pure spéculation, à partir d'une seule source très mince. Quand ils ont réalisé que les médias étaient en pleine frénésie, toutes les parties ont joué avec eux pour obtenir de la compassion pour leurs clients ou un avantage stratégique pour le procès. Ce qui signifie qu’une grande partie de l'affaire s'est joué dans les médias et non au tribunal:
*Cy Vance qui demande à son prédécesseur, le fameux Robert Morgenthau, de faire des déclarations publiques au milieu de l'affaire.
*Cy Vance qui recrute un auteur de thrillers pour écrire sa recommendation d'abandon des charges faisant penser à un document politique ou littéraire plutôt que légal.
*Le bureau du procureur qui dissuade sans relâche les associations de victimes ou d'autres de manifester en faveur de Nafi Diallo.
*Prenez aussi la fameuse conférence de presse devant le Palais de justice de Ken Thompson dans laquelle il a non seulement divulgué des informations sensibles sur son passé médical, mais aussi rendus publics des secrets professionnels, sur les marches du Palais de justice.
*Et comment la vidéo obtenue officiellement par le camp DSK a-t-elle pu se retrouver à la télé française (BFM) en novembre?
*Et souvenez-vous de l’article du Post attribué à une source proche de la défense.
Donc, tout le monde a utilisé les médias, tout le monde a joué avec eux...et les médias ont été des co-inspirateurs volontaires.
Le 16 mai a été le jour crucial pour DSK mais en fait cela l'a été surtout pour Nafi Diallo?
C’est fascinant. Le 16 mai est LE jour essentiel dans cette affaire. Pendant que DSK est devant la juge (qui l'enverra en détention provisoire), Nafi Diallo est dans le bureau de son premier avocat. Là, elle reçoit un coup de fil non sollicité d’un ami en prison (il l’appelle sa “fiancée” mais Nafi Diallo m’a dit sans ambiguité qu’ils n’étaient pas fiancés et qu’elle ne savait pas pourquoi il parlait d’elle en tant que “fiancée” (peut-être un problème de langue, de traduction littérale de son dialecte mais qui peut signifier quelque chose de différent...).
Le 16 mai donc, cet ami l'appelle après avoir vu l'info sur elle à la télé en prison. Il lui dit: “écoute, ce type a de l’argent et tu peux peut-être te faire de l’argent”. Et cette conversation est devenue une des preuves cruciales à partir desquelles les procureurs et les médias ont abandonné Nafi Diallo. Problème: quand cette info est sortie à la une du New York Times, le 30 juin, l'article comportait plusieurs erreurs factuelles (et c’était une fuite non autorisée par le bureau du procureur, les seuls à avoir le résumé de la conversation téléphonique). Dans la cassette, Nafi Diallo ne dit jamais qu’elle veut "se faire de l'argent". Quand son ami soulève la question, elle fait un commentaire du genre “non, non, non, ça c’est pour mon avocat, moi je réclame seulement justice”. Donc le NYT s’est trompé. D'ailleurs, le NYT n’avait pas la retranscription complète de la cassette, juste un idée générale de son contenu. Mais une fois que les dégâts sont faits, une fois que c’est à la une du NYT, on ne peut pas faire marche arrière. Le NYT n’a jamais corrigé l’article. Je pense que cette cassette va devenir une preuve cruciale dans le procès civil. Je sais que Ken Thompson, qui a maintenant le pouvoir de demander (subpoena) cette cassette, l'a demandée. Le bureau du procureur n’a jamais clarifié cette histoire de cassette et jamais vraiment dit “l’article était erroné”.
Le 16 mai est aussi le jour où Nafi Diallo raconte (d’une façon si convaincante pour les procureurs qu’ils étaient au bord des larmes), que jeune, elle avait été violée en réunion, en Guinée, pendant que son bébé était jeté par terre. Et tout ça à cause d'une persécution politique envers son mari. Mal conseillée, elle avait déjà raconté cette histoire fausse pour renforcer sa demande d'asile politique aux États-Unis. Mais quelques semaines après le 16 mai, elle a raconté à son nouvel avocat, Ken Thompson, la vraie histoire (elle avait en fait été violée par deux soldats qui l’avaient arrêtée après le couvre-feu).